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Essai de philosophie niçoise

Il n’y a pas de philosophie niçoise. Du moins, il n’y a pas de philosophie qui soit strictement niçoise, pas plus qu’il n’y a de philosophie strictement grecque. Une telle philosophie n’en serait pas une. Elle ne pourrait être que l’affirmation d’une singularité radicale qui se couperait des autres, de ceux qui ne sont pas niçois. Elle serait alors l’inverse d’une philosophie en ce qu’elle ne nous dirait rien de ce qu’est un homme, rien de ce qu’est penser ou vivre ou aimer, au-delà des singularités.

Donc, il n’y pas de philosophie niçoise, et pourtant il y en a une. Il y a d’ailleurs bien aussi (en un sens différent) une philosophie grecque. Je veux dire qu’il y a bien une voie niçoise de la philosophie, quelque chose de niçois que l’on peut dire sur l’homme, sur le bien, sur le beau, quelque chose donc qui n’est pas strictement niçois mais qui est pleinement niçois.

Je ne prétends pas ici épuiser la description de cette voie niçoise de la philosophie. Je veux seulement en parler avec fermeté, sans rire. Il s’agit, même s’il ne s’agit pas que de cela, de répondre à certains discours sur Nice que l’on entend de plus en plus souvent dans les discussions ordinaires comme dans certaines productions médiatiques nationales. On entend dire, ou, ce qui est pire, suggérer en riant, que Nice est le royaume du populisme, du racisme et de l’inélégance. Notons que les niçois savent se défendre et qu’ils ont pris l’habitude de ne pas ménager ceux qu’ils appellent les « intellectuels parisiens », les « bobos ».

Je propose de ne pas répondre à l’insulte par l’insulte, ou, du moins, pas seulement. Il n’est pas question d’abandonner aux « parisiens » le statut d' »intellectuel » sous prétexte de le tourner en dérision. Il y a une philosophie niçoise à laquelle nous devons quelque révérence. Je ne veux pas parler de la philosophie renommée qui a été produite à Nice, et qui mérite pourtant notre attention. Je parle plutôt d’une sagesse populaire qui ne relève pas en propre de la réflexion érudite ou de la tradition livresque.

A Nice, on croit généralement en l’existence d’un bonheur qui est de l’ordre du sacré et qui est accessible à tous, un bonheur de pauvre qui est un bonheur suprême. Manger un bout de pissaladière en marchant dans la rue, vers 11h du matin, sans en faire toute un histoire, mais sans taire son plaisir pour autant. Boire un café au soleil en hiver. S’asseoir sur un banc ou une marche d’escalier en regardant le bateau de la Corse qui arrive ou qui part. Rencontrer un ami dans la rue et discuter du bruit que font les étourneaux de la place Garibaldi. La liste pourrait être longue. Autour de ces moments s’articulent des conceptions du bien et du bon.

Est heureux celui qui sait goûter son milieu immédiat dans un rapport presque direct et presque primitif. Je dis « presque » parce que ce bonheur niçois n’est pas vraiment un bonheur sauvage. Il nécessite une part d’élaboration, une légère recherche, un travail très simple mais bien réel. Il faut que la pissaladière ait été cuisinée, que le bateau de la Corse parte ou arrive, que l’on prenne la peine d’échanger quelques mots… Ce n’est pas le contact immédiat à la nature et aux éléments qui est recherché en général, me semble-t-il, mais un rapport au milieu un peu humanisé, et ainsi légèrement adouci, voire agréablement affadi. Mais il ne doit pas être trop humanisé cependant, parce qu’il perdait de sa saveur, de son authenticité, de sa simplicité.

Celui qui ne sait pas gouter ce bonheur semblera manquer à la morale élémentaire. On se méfiera de lui. On le soupçonnera d’être prétentieux, « parisien » (un mot pour dire « barbare »). On supposera que lui manque le sens du sacré, qu’il ne sait pas reconnaitre une simplicité qui le dépasse. Rien n’arrête ces gens-la. Parce qu’ils n’ont rien de sacré à perdre, ils risquent de tout détruire. Ils risquent d’insulter ce qui doit être béni (béni sans faste ni manifestation ostensible, mais béni tout de même).

Cette sagesse populaire est toute de nuances et d’équilibres. On ne saurait s’abandonner ni au seul confort de la civilisation ni au seul plaisir de la nature rendue à elle-même. Il n’est pas question non plus de revendiquer ce bonheur et la morale qui l’accompagne pour soi seul. Ils sont accessibles à tous. Il n’est pas nécessaire d’être riche ou d’être allé longtemps a l’école. Il n’est même pas nécessaire d’être niçois. Il suffit de le devenir, d’être initié et d’accepter de l’être.

Nous sommes donc bien loin de tout radicalisme primaire, de toute pensée systématiquement binaire et de toute inélégance. On répondra bien sûr que nous n’avons pas de statistiques pour appuyer nos propos, que l’on ne tient pas compte de mille indices « scientifiques » et que l’on parle de « Niçois » pour décrire une population hétérogène, mouvante et « métissée ». Ces critiques sont justes. Mais elles n’enlèvent rien au fait que nous sommes plusieurs à Nice qui croyons reconnaitre dans cette philosophie quelque chose de notre singularité, et quelque chose de ce que cette singularité porte d’universel.

B.Jacomino

Auteur de Apprendre à philosopher avec Alain (Ellipses, 2009) et de Alain et Freinet : une école contre l’autre?(L’Harmattan, 2011).
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2 réflexions sur “Essai de philosophie niçoise

  1. Philosophie aussi de ceux qui sont loin du pouvoir, qui n’imaginent pas d’avoir à tâche de décider pour les autres. Ce n’est pas à Nice que l’on réunira quelques personnes dans un bureau pour qu’elles décident ensemble du contenu des « Programmes officiels » de telle discipline d’enseignement (mettons l’histoire, ou la philo…) pour tous les lycées (et profs et lycéens) du pays… Une telle idée, à Nice, nous paraît un peu curieuse… (Où ils vont chercher ça!) Mais sans doute qu’à Sète ou Perpignan aussi…

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